Extrait du corpus de Tellier et Stam (2010)

Communication non-verbale et geste coverbal – Marion nous explique la différence fondamentale

J’interview aujourd’hui Marion Tellier, Maître de conférence au laboratoire CNRS Parole et langage. Dans cette interview, Marion nous explique :

  • Quelle est la différence entre la communication non-verbale et le geste co-coverbal ?
  • Quels sont les différents types de gestes qui accompagnent la parole ?
  • Quel est l’impact de la gestuelle chez les enseignants de langue ?
  • Comment sont organisées les recherches et comment sont-elles diffusées auprès de la communauté scientifique ?
  • Comment les nouvelles technologies vont changer l’approche de l’étude de la gestuelle ?

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Voici d’autres ressources pour aller plus loin :

Blog personnel de Marion Tellier
– Tellier M. and Stam G. (2010). Découvrir le pouvoir de ses mains : La gestuelle des futurs enseignants de langue. In Actes du Colloque ‘Spécificités et diversité des interactions didactiques : disciplines, finalités, contextes, INRP, 24-26 juin 2010, Lyon.

Transcription texte de l’interview :

Romain Collignon : Bonjour à tous, ici Romain, le Décodeur du non-verbal. Aujourd’hui je me trouve en conversation Skype avec Marion Tellier, maître de conférence au laboratoire Parole et Langage de l’université d’Aix-Marseille.

Je voulais interviewer Marion aujourd’hui pour parler de l’une de ses spécialités qui est « le geste accompagnant la parole ». Et puis aussi pour avoir un regard sur la recherche française dans ce domaine.

Alors, bonjour Marion.

Marion Tellier : Bonjour

Romain Collignon : Est-ce que tu pourrais te présenter aux auditeurs ?

Marion Tellier : Oui. Bonjour à tous. Je suis linguiste de formation. J’ai un doctorat en linguistique. Et je suis aussi didacticienne de langues. Donc je travaille sur l’enseignement et l’apprentissage des langues étrangères, et je forme des enseignants, notamment des enseignants de français et langues étrangères. Assez vite je me suis intéressée à la gestuelle, à partir de 2002, et notamment aux gestes des enseignants de langues. Cela concernait un peu tous les domaines qui m’intéressaient. Et aujourd’hui je suis maître de conférence en didactique de langues à l’université d’Aix-Marseille. Donc j’enseigne la didactique de langues, et j’enseigne aussi les études de la gestuelle en cours de science du langage. Je suis aussi membre du laboratoire Parole et Langage où je codirige une équipe de recherche notamment sur la linguistique multimodale.

Romain Collignon : Tu nous as parlé de la didactique des langues. Est-ce que tu pourrais nous préciser en quoi ça consiste ?

Marion Tellier : La didactique, c’est comment on va réfléchir à l’enseignement d’une discipline. Il existe la didactique des mathématiques, la didactique de la géographie, etc. La didactique des langues étrangères, c’est comment est-ce qu’on réfléchit à l’enseignement et à l’apprentissage des langues étrangères. Donc, par exemple, les méthodologies qu’on peut mettre en place pour enseigner, les techniques d’animation de classe, tout ce qui concerne la réflexion sur la manière d’optimiser l’apprentissage et l’enseignement d’une langue.

Romain Collignon  : Tu as commencé en 2002 à étudier la gestuelle des enseignants de langues. Nous sommes en 2013 aujourd’hui, comment ont évolué tes recherches et ton travail dans ce domaine ?

Marion Tellier : Ça a pas mal évolué, notamment au niveau méthodologique, parce qu’au début je faisais quelque chose de très expérimental. Je voulais regarder comment le geste de l’enseignant pouvait aider l’apprenant, et notamment les enfants, à mémoriser des lexiques et à comprendre des lexiques en langue étrangère. Je me positionnais donc dans un cadre où on présente à des enfants quelque chose en langue étrangère, sans traduire en langue maternelle, et comment on pouvait s’aider des gestes de l’enseignant pour comprendre ce qui était dit. C’est un premier point : est-ce que ça les aidait à comprendre, ou est-ce que ça les induisait en erreur. Et l’autre point était : est-ce que le fait d’apprendre un vocabulaire en langue étrangère avec des gestes, des mimes, aidait à renforcer la mémorisation ?

Pour travailler sur tout ça, j’avais mis en place des choses assez expérimentales, avec des groupes d’enfants que je comparais. Faire répéter les mots autant de fois que nécessaire. Faire répéter à un groupe d’enfant, par exemple, des mots avec un accompagnement pictural, une image, et comparer avec un autre groupe d’enfants qui faisaient la même chose, mais avec des gestes. Et essayer de voir quel était le groupe qui mémorisait le plus de vocabulaire. Et bien sûr c’était le groupe « gestes ».

Romain Collignon  : Tu as pu mettre en évidence que la gestuelle de l’enseignant permettait d’améliorer l’apprentissage des enfants ?

Marion Tellier : Voilà. De faciliter la compréhension d’une langue étrangère, d’une part. Et de mémoriser plus de mots, d’autre part. C’était les choses assez expérimentales que je faisais au départ. Et par la suite j’ai voulu m’intéresser à l’interaction un peu plus spontanée, plus naturelle, et aux gestes qu’on produit spontanément quand on interagit. Notamment avec un locuteur non natif, c’est-à-dire avec quelqu’un qui est étranger, dont le français n’est pas la langue maternelle, et qui est en train d’apprendre cette langue. Ce qui m’intéresse de voir, c’est comment on produit spontanément des gestes pour aider la personne à comprendre. C’est quelque chose que l’on fait assez spontanément quand on parle à un étranger. En général, on articule plus, on parle plus lentement, on a tendance à parler plus fort. Je ne sais pas si ça l’aide vraiment, mais on simplifie le discours verbal quand on parle à un étranger. Et il n’existe quasiment pas d’étude sur la gestuelle dans ces interactions avec un étranger. Donc ça m’intéresse de voir quelles sont les modifications au niveau gestuel.

Romain Collignon  : Dans ton panel de recherche, l’enseignant ou la personne qui parlait à l’étranger était une personne française ? Avec quelles nationalités as-tu travaillé ?

Marion Tellier : Plusieurs nationalités différentes. La personne qui parle avec les étrangers, c’est toujours un français, et c’est toujours un étudiant qui est en formation pour devenir professeur de français-langues étrangères. C’est important car ce sont des gens sensibilisés à la communication avec les étrangers. On leur fait deviner des mots de vocabulaire : ils tiraient des petits papiers sur lesquels il y avait des mots de vocabulaire à faire deviner à un partenaire, un peu comme au jeu de Tabou. Ils faisaient cette même tâche, avec les mêmes mots de vocabulaire à deviner, avec d’autres français, et avec des étrangers qui avaient un niveau intermédiaire en français. Il y avait différentes nationalités : des américains, des chinois, des japonais, des tchèques, etc.

Comme on fait faire à la même personne, au même étudiant destiné à devenir professeur de français, la même tâche avec deux personnes – dans un cas avec un français, dans un cas avec un étranger – on peut regarder ce qui change au niveau gestuel.

Romain Collignon  : Il y a un sujet sur lequel j’aimerais rebondir avec toi, notamment en ce qui concerne la validation des recherches. Je porte vraiment une attention particulière à ce que j’écris sur le blog, ou ce que j’enseigne, avec des bases scientifiques solides à l’appui. Parfois on peut trouver des ouvrages où la recherche n’est pas aussi poussée que l’on pourrait l’espérer. Est-ce que tu pourrais expliquer aux auditeurs quel est le processus de validation des recherches dans le domaine de la communication non-verbale ? Comment être sûr que ce que l’on vient d’observer, ce que l’on vient d’expérimenter, est valable ou non ?

Marion Tellier : Avant de répondre à cette question, on pourrait peut-être évoquer la différence entre communication non-verbale et geste coverbal, parce que c’est en fait derrière ces notions qu’il va y avoir un principe théorique. Ce sont deux disciplines différentes qui vont en faire l’étude. D’une part la communication non-verbale, et d’autre part les études de la gestuelle (en anglais « gesture studies ») qui vont s’intéresser plus particulièrement au geste coverbal.

Différence entre communication non-verbale et geste coverbal

Romain Collignon  : Le geste co-verbal est le geste qui accompagne la parole ?

Marion Tellier : Voila. Spontanément. Plutôt la gestuelle des mains, mais on peut aussi étudier d’autres éléments comme les mouvements de tête, de sourcils ou de regard. Mais globalement, la plupart des gens qui travaillent sur l’étude de la gestuelle, travaillent sur les mains. Ce que je suis en train de faire en parlant, ce sont des gestes qui apparaissent spontanément avec la parole.

La grande différence que l’on va faire entre communication non-verbale et geste coverbal, c’est que lorsqu’on étudie la communication non-verbale, on regarde comment le corps participe, en général, à la communication. Le corps, cela peut être bien sûr les mains, mais aussi les mimiques faciales, les postures, jusqu’aux coiffures, vêtements, les accessoires qu’on peut avoir, etc. Ce qu’on regarde, c’est comment ça participe à la communication, en général. Et parfois de manière un peu indirecte. Par exemple des micro-mouvements, des grattements, des gestes nerveux, etc. Ou tout simplement comment la tenue qu’on porte peut participer à la communication. On est sur quelque chose d’assez général, et qui ne met pas forcément l’accent sur la parole.

L’étude du geste coverbal c’est complètement différent. On ne peut pas étudier le geste coverbal si on n’étudie pas la parole avec laquelle il apparaît.

Romain Collignon : On ne peut pas dissocier la parole et le geste co-verbal ?

Marion Tellier : Voila. D’ailleurs c’est le geste coverbal, et pas non-verbal. Le geste coverbal serait presque à mettre du côté du verbal, parce que les deux sont produits ensemble. Et le cadre théorique dans lequel on se place, le cadre de Mc Neill, stipule que le geste et la parole font partie d’un même système cognitif. Et tous les cadres théoriques dans lesquels on se place, parlent de ce présupposé là, que le geste et la parole sont produits ensemble, sont perçus ensemble. Quand on étudie le lien entre geste et parole, ça nous donne une fenêtre sur la pensée. On peut voir comment un locuteur se représente mentalement les choses. Par exemple, si je dis : « je vais aller manger à la cantine, » en pointant par là, c’est que, dans mon espace mental, la cantine est par là. Ce qui n’est peut-être pas le cas, mais je situe des éléments dans mon discours. Je peux dire aussi hier, ou demain, je peux pointer dans le temps un espace qui est purement fictif, mais qui représente ma vision temporelle.

Romain Collignon : Quand tu dis « ma vision », ça reste purement personnel ?

Marion Tellier : Ça reste assez personnel, mais il y a des marquages culturels. Par exemple le découpage (temporel) du temps, c’est très culturel. C’est comment moi, en tant qu’individu, ma culture, ma connaissance des choses, mon expérience du monde, je vais me représenter les choses, quelles sont mes représentations mentales. Mon geste va révéler certaines de ces représentations mentales. Mais quand on étudie le geste coverbal, ce qu’on veut voir, c’est vraiment le lien avec la parole.  On ne peut pas vraiment aller au-delà. On ne peut pas inférer des choses qui seraient purement subjectives.  À quel moment le geste tombe, sur quel mot ? Comment il se situe dans l’espace gestuel ? Comment est-ce qu’un même geste revient plusieurs fois ? Quelle forme a ce geste ? Est-ce qu’il illustre ? Est-ce qu’il rythme la parole ? Est-ce qu’il pointe vers quelque chose ?

On regarde ce geste des mains, le sens qu’il véhicule, et comment il s’articule avec la parole, s’il est redondant, s’il complète la parole.

Romain Collignon : Tu parles de gestes qui illustrent, de gestes qui rythment. Dans la gestuelle, on peut effectivement dissocier énormément de critères, est-ce que tu en as d’autres ? Les gestes qui illustrent, on les appelle les « illustrator », dans le jargon.

Marion Tellier : J’appelle ça les iconiques. C’est pareil.

Romain Collignon : Est-ce que tu en identifies d’autres ?

Marion Tellier : Oui. Les iconiques, c’est ce qui va illustrer. Si je dis « on reste en contact » (Marion fait deux gestes différents en répétant la même phrase, mimes de téléphone et de clavier), j’ajoute une information complémentaire sur le médium que l’on va utiliser. Ce sont des gestes iconiques, illustratifs.

Après, on a des gestes métaphoriques qui vont aussi mettre en avant des concepts importants dans la phrase, mais de manière plus abstraite. C’est facile de mimer le téléphone ou le clavier, mais, par exemple, si je dis « mon travail », ou « ma discipline », là je ne peux pas l’illustrer. Donc je vais souvent faire un geste comme ça, ou comme ça, que l’on appelle un geste métaphorique, qui est une façon de tenir le concept dans la main. Si je dis « un concept », c’est le mot clef de ma phrase, je mets une importance dessus en faisant un geste, mais il n’illustre pas.

Romain Collignon : Combien y a-t-il de types de gestes ?

Marion Tellier : Ceux que j’utilise sont ceux de McNeill, qui sont critiqués, mais je n’ai pas trouvé mieux pour l’instant. Les déictiques (visiblement Marion l’écrit déictic, le terme anglais) sont utilisés pour pointer. Les battements rythment le discours sans véhiculer de contenu sémantique. Ils sont beaucoup utilisés par les politiques lors d’un discours, un rythme de la main qui scande le discours.

Voilà les quatre gestes co-verbaux classiques.

Après on peut ajouter les emblèmes, qui sont des gestes culturels. Les emblèmes ont un traitement à part, parce qu’ils ont deux spécificités :

  • Ils sont marqués culturellement. C’est-à-dire qu’ils appartiennent à une communauté culturelle. Ils sont compris au sein d’une même communauté (sociologique). Typiquement, en français (Marion associe le geste à la parole pour les expressions suivantes), mon œil, passer sous le nez, raz le bol, être bourré, la barbe, etc. Ils s’associent à des expressions idiomatiques en général. Les emblèmes sont des expressions idiomatiques gestuelles. Ce sont des expressions figées, et la forme du geste est figée aussi. Quand on fait « mon œil », on fait le geste avec un index. Si je le fais avec deux doigts, ce n’est plus la même chose. Comme dans une expression idiomatique où l’on ne peut pas changer un mot. Peut-être que dans une autre culture, le geste existe avec un sens différent. Peut-être que le même geste existe avec le même sens. Peut-être que le geste n’existe pas. D’une culture à l’autre on peut ne pas se comprendre du tout.
  • Un autre élément important de l’emblème, c’est qu’on peut le comprendre sans la parole, si on le connaît. Alors que le co-verbal n’a de sens qu’avec la parole. Plusieurs mots différents avec le même geste ont des sens différents.

Romain Collignon : Est-ce que tu mettrais les gestes emblèmes dans cette boite geste coverbal ?

Marion Tellier : Ils sont un peu à part. On les utilise cependant beaucoup dans la parole. Plein de gestes emblématiques apparaissent, comme montrer des chiffres avec les doigts, on ne fait pas pareil dans toutes les cultures. Je les classe quand même car lorsque j’annote du corpus ;  il y en a, donc j’applique un traitement à ces gestes là.

Romain Collignon : Est-ce que tu pourrais rappeler le nom de la personne qui a classé ces différents types de gestes co-verbaux ?

Marion Tellier : C’est David McNeill. Ce n’est pas le premier à avoir fait un classement de la gestuelle.  Avant lui, Ekman avait fait un classement. McNeill a simplifié le classement de Ekman et Friesen. McNeill est un psychologue américain qui est maintenant à la retraite. Mais il a vraiment fait beaucoup pour les études de la gestuelle. Il a donné beaucoup de corps à ce domaine. L’autre personne importante, c’est Adam Kendon. Ce sont les deux figures emblématiques de la recherche en gestuelle. Ils ont posés tous les fondements théoriques à partir desquels on travaille depuis quarante ans.

Romain Collignon : McNeill, Ekman, Friesen et Kendon étaient en quelque sorte les quatre mousquetaires du non-verbal à l’époque ?

Marion Tellier : McNeill et Kendon se sont tout de suite placés en dehors du champ de la communication non-verbale. Un des premiers articles importants de McNeil est « So you think gestures are non-verbal ? », dans lequel il plaide pour dire que les gestes co-verbaux ne sont pas non-verbaux, que le geste coverbal est vraiment à associer au verbal.

Les chercheurs en communication non-verbale ont très vite vu que les gestes des mains ne pouvaient pas être traités de la même façon que les autres éléments du corps.

Romain Collignon : Je me renseigne beaucoup autour des recherches anthropologiques et du caractère primitif de l’homme, de sa gestuelle en lien avec ce caractère primitif, notamment avec l’approche de MacLean et de tout ce qui est cerveau tri-unique. Dans la gestuelle, il y a cette gestuelle non-verbale, que l’on peut qualifier d’universelle, qui va être très liée à nos comportements de survie, qui se retrouve dans le stress quotidien, et tout ce pendant du geste coverbal très lié à la culture, à l’expression et la parole. Est-ce qu’on peut imaginer que ces deux facettes soient deux piliers au final ?

Marion Tellier : Ça me semble être les deux principales.  J’ajouterais la proxémique, tout ce qui concerne les distances entre les personnes, avec la communication non-verbale. Mais il me semble que ce sont les deux domaines, communication non-verbale et gestuelle, qui parlent du corps dans la communication.

Romain Collignon : La proxémique, c’est Edward Hall ?

Marion Tellier : Oui

Romain Collignon : Il était le chercheur phare du domaine. Je crois que nous avons un bon panel de la différence entre communication non-verbale et geste coverbal. Tout à l’heure je te parlais du processus de la validation des recherches…

Marion Tellier : J’ai deux façons de travailler : soit on fait de l’expérimental, soit on fait du corpus. Ce n’est pas du tout la même démarche méthodologique. Je vais parler du corpus, car c’est ce que je fais maintenant et c’est peut-être un peu plus parlant. C’est aussi ce qui pose le plus de problèmes sur la validation méthodologique. Faire du corpus, ça veut dire que je vais enregistrer quelqu’un en train de parler et je vais analyser ses gestes. La première chose à savoir, c’est qu’il y a tellement de variabilité d’une personne à l’autre, qu’il faut à minima mettre les personnes dans les mêmes conditions pour les comparer entre elles. Je ne peux pas juste enregistrer des gens qui parlent dans des situations différentes et les comparer. Très souvent en gestuelle, on donne une tâche à faire à quelqu’un. C’est souvent une tâche de narration. C’est ce qu’on a fait pendant longtemps. On faisait regarder un dessin animé à quelqu’un, souvent « titi et grosminet » ; c’est McNeill qui avait lancé ça. Dans le dessin animé, le chat essaie d’attraper le canari, et il met en place des tas de stratégies pour l’attraper. Quand on raconte ça, en général, on produit plein de gestes, énormément de gestes co-verbaux, car il y a des mouvements, des stratégies, des placements, etc. On demande ensuite à plusieurs personnes de raconter le dessin animé. Comme ils racontent la même chose, on peut comparer s’ils font les mêmes gestes ou pas.

Romain Collignon : Est-ce qu’il y a un panel minimum de personnes à étudier ?

Marion Tellier : C’est tellement long de transcrire et d’annoter la gestuelle, que déjà dix personnes c’est pas mal. Mais on peut faire plus. Pour donner un exemple en temps, on calcule que pour une heure de corpus, la transcription et la notation du geste va prendre une semaine.

Romain Collignon : C’est un facteur 50 ?

Marion Tellier : Oui, à peu près. Là j’ai donné l’exemple de la narration, on peut faire aussi les tâches d’interaction. C’est là-dessus que je travaille. Dans l’exemple que je donnais tout à l’heure, avec les gens qui font deviner des mots de vocabulaire à leur interlocuteur, on a deux personnes qui parlent. Donc il faut transcrire les gestes et la parole de deux personnes, deux fois plus de travail. L’idée est toujours de mettre différentes personnes dans les mêmes situations pour qu’on puisse comparer leurs gestes. Ensuite on va transcrire la parole, écrire ce que dit la personne en essayant d’être le plus fidèle possible. On va transcrire les « heu » d’hésitation, les phrases tronquées, les mots qui sont coupés, etc. Ça prend du temps.

Romain Collignon : Y a-t-il un code particulier pour ça ?

Marion Tellier : Il y a des conventions. Pour le geste, on va faire des étiquettes. On transcrit avec un logiciel temporel, similaire à un logiciel pour lire de la musique, où passe la vidéo. De tel point à tel point, il y a un geste qui est produit. On pose alors une étiquette décrivant le geste, indiquant si c’est un iconique, un déictique ou un métaphorique par exemple. Mais on peut aussi annoter d’autres éléments. Par exemple la position du geste dans l’espace. On a des conventions, des cadrages, pour décrire plus précisément l’espace du geste. On peut aussi regarder si c’est un geste à deux mains ou à une main, de la main droite ou de la gauche. On peut regarder plein de choses. Ça dépend de la recherche qu’on veut faire. En général on annote le type de geste et l’espace. Tout ça prend du temps. Et ce n’est pas si subjectif. Les types de gestes, ça a l’air très clair sur le papier, mais quand on regarde un geste on a souvent des doutes. Est-ce qu’il est en train d’illustrer ou de rythmer ? Ce n’est pas non plus évident de trouver le début et la fin du geste, à quel moment il commence, à quel moment il se termine. Quand plusieurs gestes s’enchaînent, est-ce qu’on fait la coupure ? C’est difficile.

Extrait du corpus de Tellier et Stam (2010)

Extrait du corpus de Tellier et Stam (2010)

La seule façon aujourd’hui de valider ce type d’annotation, c’est de coder à plusieurs personnes, en aveugle. La personne qui fait la recherche va transcrire et annoter tout son corpus, puis donner un échantillon de son corpus à quelqu’un qui ne connaît pas forcément le but de la recherche et qui va le transcrire et l’annoter. On compare ensuite pour voir quel est le taux d’accord.

Romain Collignon : Pour avoir un regard frais, neuf, sur la recherche ?

Marion Tellier : Oui, et puis surtout voir si nos schémas d’annotations sont clairs. Si on donne ce schéma à quelqu’un, on voit si le découpage est clair. Si plusieurs personnes font la même annotation, on peut dire qu’elle est valable.

Ensuite on peut faire de l’analyse qualitative : quand la personne explique ça, on a tel type de geste. On va analyser des exemples de gestes.

Ou bien on peut faire une analyse quantitative. Si je reprends l’étude de tout à l’heure avec des personnes qui expliquent des mots de vocabulaire, à des français et à des étrangers, on peut regarder par exemple s’il y a plus de gestes iconiques, car ils aident à la compréhension. Et effectivement, quand on compare la production gestuelle avec des natifs et des non natifs, on voit qu’avec les non natifs ils font des gestes plus illustratifs, qui aident à la compréhension, des gestes plus grands dans l’espace, qui sont aussi plus forts, et des gestes qui durent plus longtemps, qui sont plus lents, alors qu’avec les natifs, ils font des gestes plus rapides. Le nombre de gestes est plus important aussi. On voit qu’il y a une adaptation en fonction de l’interlocuteur.

Romain Collignon : Une fois que vous avez ce corpus, la retranscription, à la fois par la personne qui mène l’expérience, mais aussi par des personnes extérieures, comment ce travail est mis sur le devant de la scène, auprès de la communauté scientifique ? Comment ça se passe ?

Marion Tellier : C’est assez classique. On va communiquer dans des congrès de gestuelle, de spécialistes. Un gros congrès de gestuelle a lieu tout les deux ans : ISGS (International Society for Gesture Studies). C’est la grand-messe des gestualistes du monde.

Romain Collignon : Ça se passe où ?

Marion Tellier : Ça change. Ils essaient d’alterner une année en Europe, une année aux États-Unis. Le prochain a lieu en juillet 2014 à San Diego, en Californie. Il existe d’autres congrès plus petits, mais celui-ci est important. On va donc présenter son travail à d’autres chercheurs en gestuelle.  C’est la première possibilité de transmission. Évidemment, après, il y a la publication d’articles dans les revues scientifiques. Pour nous, une revue importante est la revue « Gesture », spécialisée dans les études sur les gestes co-verbaux, principalement. Mais on peut aussi publier dans d’autres revues sur la linguistique ou la communication.

Romain Collignon : « Gesture » est la plus prestigieuse ?

Marion Tellier : Oui, et c’est la plus adaptée à ce type de recherches. C’est vraiment une revue de spécialistes. Je diffuse ensuite mes travaux vers des professionnels. Comme je travaille beaucoup sur les gestes des enseignants, je vulgarise mes recherches et les transmets aux enseignants.

Romain Collignon : Tu fais des sessions de formation ?

Marion Tellier : Oui. Ça peut être de petites conférences dans des congrès d’enseignants, mais c’est plus souvent des stages de formation. J’explique les aspects culturels du geste, ce qui intéresse les enseignants de langues, mais aussi le geste pédagogique, à quoi il sert et comment on peut l’optimiser quand on enseigne.

Romain Collignon : Où est-ce qu’on peut te retrouver prochainement ?

Marion Tellier : Cette année est un peu plus calme, car je suis en train d’écrire un livre.

Romain Collignon : Est-ce que la primeur du titre peut sortir dans cette interview ?

Marion Tellier : Pour l’instant, c’est « Le corps et la voix de l’enseignant ». Je coordonne cet ouvrage avec une collègue qui s’appelle Lucile Cadet. C’est en court. Ça demande beaucoup de temps. C’est un ouvrage avec plusieurs auteurs qui va traiter du corps et de la voix de l’enseignant. Plutôt de l’enseignant de langues, mais pas exclusivement. Avec des aspects à la fois scientifiques et pratiques pour les enseignants.

Romain Collignon : Tu me tiendras au courant. Je pourrai mettre le lien en dessous de l’interview dès la publication de l’ouvrage.

Marion Tellier : Ce serait pour 2014.

Romain Collignon : Pour terminer, si tu avais un mot à transmettre aux lecteurs, ou tout simplement, comme tu es au cœur de ce domaine,  comment tu vois son évolution ?

Marion Tellier : Je pense qu’il y a plusieurs choses qu’on peut creuser, qui vont influencer les recherches futures. La prise en compte de l’interlocuteur dans l’interaction va devenir quelque chose d’incontournable. Parce que, jusqu’à présent, beaucoup d’études consistaient à demander à quelqu’un de raconter une histoire à partir d’un dessin animé qu’il avait vu. Et souvent, il racontait son histoire à une personne qui était en fait le chercheur, quelqu’un qui avait déjà vu le dessin animé cinquante fois, et à qui on l’avait déjà raconté cinquante fois. Quand on raconte quelque chose à quelqu’un qui a déjà vu le stimulus et que cette interaction n’a pas vraiment de but – qu’on raconte bien ou pas, ça ne change rien – cela peut avoir un impact sur la qualité de la description, mais aussi sur les gestes. Ce qui est intéressant, c’est de mettre les gens dans une situation d’échange réel, authentique, pas forcément avec un chercheur, mais avec une autre personne qui participe à l’étude, qui ne sait pas non plus pourquoi elle est là, et qui a besoin d’écouter les explications qu’on lui donne, par exemple pour répondre à des questions. À mon avis, c’est important de regarder qui on met en face de la personne qu’on va analyser. Ça m’intéresse de savoir comment on adapte la gestuelle à quelqu’un. Pour l’instant je travaille beaucoup sur les étrangers.

Romain Collignon : Pour des enfants c’est peut-être la même chose.

Marion Tellier : Oui.

Romain Collignon : Si on parle avec quelqu’un qui a le même background, ça va être différent.

Marion Tellier : Tout à fait. Qu’on discute avec quelqu’un avec qui on a un terrain commun, qui sait de quoi on parle, on ne va pas s’exprimer de la même manière qu’avec un expert. La relation expert / non expert m’intéresse beaucoup. J’ai une doctorante qui commence à travailler sur l’interaction entre un médecin et un patient. C’est important parce que le médecin possède son jargon, sa façon d’expliquer, il est peut-être aussi un peu pressé. On est surtout sur des cas de mauvaises nouvelles, diagnostiques de maladies graves, etc. La personne en face a besoin d’avoir un message clair, avec un peu d’empathie. Ça va être intéressant de voir comment le médecin s’adapte, et comment on peut l’aider peut-être, à se former à la communication avec le patient. Toutes ces relations sont intéressantes à explorer à l’avenir. Très peu de recherches portent là-dessus.

Romain Collignon : J’imagine le chantier que ça va être, en ayant ce second élément de la prise en compte de la personne qui fait les recherches. Il va y avoir tellement de choses à voir, et à comprendre. Ce petit côté adaptatif de la personne interviewé va être très intéressant.

Marion Tellier : Oui. Mais comme on le disait tout à l’heure, c’est très long. Il faut donc trouver des petites mains pour s’occuper du corpus, des étudiants qu’on va former à analyser le geste.

L’autre élément important, je pense, c’est les technologies qui vont nous aider à l’avenir à mieux étudier le geste. La technologie dans l’analyse – il y a vingt ans, on travaillait sur des enregistrements sur cassettes VHS, on passait la vidéo sur un magnétoscope, on rembobinait, on transcrivait à la main, la précision était très limitée, à force de passer la cassette on l’abîmait,… – car maintenant on travaille avec du numérique. On a des logiciels qui permettent d’analyser la gestuelle, de ralentir la vidéo, qui permettent d’analyser un geste à la milliseconde près, et la qualité de l’image est nettement meilleure. La qualité des enregistrements vidéo nous avantage beaucoup,  ainsi que les logiciels développés pour la recherche en gestuelle. Au niveau du recueil de données, on peut faire plus qu’enregistrer en vidéo : on peut faire de la capture de mouvements. C’est ce qu’on utilise dans les consoles de jeux vidéo, en plus perfectionné. On en n’a pas encore dans le laboratoire, mais c’est une chose qu’on peut acquérir. En mettant des capteurs sur les mains des gens, on peut peut-être avoir des informations qu’on n’a pas avec la seule vidéo, par exemple la vitesse du geste ou des précisions sur la position géographique du geste dans l’espace.

Romain Collignon : Ça représente énormément de données en plus. Mais qui, à priori, seront beaucoup plus précises par rapport à la simple retranscription actuelle.

Marion Tellier : Tout à fait. On est passé des observation à l’oeil nu des années 40-50, à quelque chose de beaucoup plus précis. Avec beaucoup plus de données, mais qui est beaucoup plus intrusif. Quand on commence à mettre des capteurs sur les mains des gens, cela va peut-être altérer la spontanéité du geste. Avec la caméra vidéo on peut toujours leur dire qu’on travaille sur autre chose que sur le geste, même si on ne sait pas toujours si on nous croit. Tandis qu’avec les capteur sur les mains ce n’est plus possible. Ça pose donc d’autres questions méthodologiques.

Romain Collignon : Un grand chantier de recherche en perspective. Je crois qu’on a eu un super panel de la recherche autour de la communication verbale et du geste co-verbal. Je te remercie beaucoup pour tous tes conseils et aussi pour nous avoir un peu projetés dans l’avenir, savoir ce qui nous attend dans ce domaine. Je te souhaite une bonne continuation, et tiens-nous au courant de la sortie du livre.

Marion Tellier : Avec plaisir.

Romain Collignon : À bientôt.

Marion Tellier : À bientôt.

4 réponses
  1. Lorenzi
    Lorenzi dit :

    Excellente vidéo, je souhaite toute la réussite possible à Marion pour son livre et la suite de ses recherches.
    Très intéressant notamment sur les différences entre les deux domaines (non-verbale et Co-verbal), ces études ont de l’avenir, surtout dans l’apprentissage des langues.
    Par exemple les cours d’anglais de collège et lycée; je pense que les étudiants s’imprègnent mieux du vocabulaire lors d’exercices basé sur la parole et l’explication du mot en anglais (comme dans l’expérience de Marion; le « tabou ») plutôt de traduire directement en Français et le faire écrire 50fois.
    Dans ce cadre, il n’est pas toujours facile de maintenir l’intérêt et la compréhension des élèves, c’est pourquoi la gestuelle Co-verbal revêt un caractère très important, pour maintenir un échange simple et efficace.
    Merci Marion pour nous avoir fait découvrir ce monde nouveau et cousin au non-verbale. Merci romain pour cette vidéo très ludique.
    Pensez-vous qu’ une utilisation de gestuelle Co-verbal plus ou moins importante puisse monter quelque chose dans l’analyse non-verbale de quelqu’un? sur son état de stress ou d’énervement ou autre
    Romain, tu parle a un moment des attitudes primaires développés en situation de stress, pourrais-tu nous en dire plus?
    Merci a vous deux, a bientôt.

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  2. Sandro
    Sandro dit :

    Hello Romain !
    Très bien cette interview, les recherches de Marion Tellier ouvrent des perspectives super intéressantes.

    Pour ce qui est du lien avec le non-verbal, on pourrait peut-être utiliser la gestuelle co-verbale pour reconnaitre les éléments d’un discours authentique, mais je pense que ce serait très difficile.
    Il faudrait déjà analyser la gestuelle de chaque culture, alors que la plupart des éléments d’une analyse non-verbale sont universels justement (l’expression des émotions).
    Mais surtout, les gestes co-verbaux sont très différents d’une personne à l’autre, y compris dans la même culture. Certains parlent beaucoup avec les mains, miment souvent, et d’autres non…

    Ce domaine est très intéressant pour apprendre à mieux communiquer. Connaitre les gestes qui pourront le mieux illustrer les mots, en fonction de la culture de la personne qui est en face de nous.
    Mais je pense que ça serait beaucoup plus compliqué de développer une analyse de ce que ressent intérieurement la personne, vu que naturellement et culturellement, on n’utilise pas tous les mêmes gestes co-verbaux.
    Après à l’avenir, qui sait où peuvent arriver les recherches :)

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    • alex
      alex dit :

      c’est intéressant mais je trouve un peu caricatural de dire que les gestes de battement rythment le discours « sans véhiculer de contenu sémantique »: il suffit de regarder les politiques pour voir que très souvent les mains ou les poings profitent de cette impulsion du rythme pour exprimer des métaphores spatiales , temporelles ou autres, ou parfois même désigner du doigt quelque chose tout en battant ce rythme.

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